Art & Savonnerie, Acte II.

Dott. Patrick Boulanger

Sculpté en 2006, le Savon est photographié en 2007. La Photographie, un art visuel… La Savonnerie, une industrie artisanale… Art et Savonnerie, Industrie et Photographie se confrontent et s’exposent à l’occasion d’un rassemblement éphémère. Une fois encore à l’initiative de Vittorio Sguerso, avec la complicité de Roberto Giannotti, il nous est donné de découvrir des talents, de capter des sensibilités, de visiter des territoires méconnus, sinon interdits. Cinq artistes ont osé se confronter à l’ancêtre des produits d’hygiène. L’inventivité était au rendez-vous en ces moments là, avec leurs visions personnelles d’un monde du travail auquel il est difficile d’accéder. Cinq photographes ont pénétré des zones de labeur ostensiblement déclarées hostiles, voire dangereuses. Les reportages ramenés peuvent être considérés d’importance. La valeur intrinsèque de chaque cliché dépasse le simple témoignage: découvrons un temps suspendu dans un espace défini. Comme eux, avant eux, l’Allemand Alfons Alt, l’Italien Sebastiano Fini, le Parisien Baptiste Tillol, trois déracinés en Provence, avaient déjà pointé leur objectif sur le Savon natif ou sculpté. La mission n’était pas facile, en noir comme en couleur. Ils y parvinrent, à ma grande satisfaction. Voici aujourd’hui Jean-Philippe Somme et Janine Martin-Prades, qui se sont usés – comme du bon savon – dans cette cité dure, abrasive qu’est Marseille. Marsiglia, la ville portuaire dont les corps gras ont été intimement liés à son renom, n’a pas su ou voulu les retenir: tant pis pour elle! Nos deux Francese ont fait à leur tour le «voyage d’Italie». Les voilà… Jean-Philippe, lointain successeur des Le Gray à Palermo, Godard à Genova, Bernoud à Napoli, lourdement chargés de leur matériel de prise de vue, et Janine, héritière des Bonnard, Vuillard, peintres pour qui l’appareil photo remplaçait parfois le carnet de croquis à Venezia. Leurs collègues transalpins Mario Stellatelli et Enrica Noceto di Savona, Andrea Filippini di Prato, les avaient précédés aux Etablissements Gavarry, qui restent l’une des plus anciennes savonneries en activité. Les approches sont différentes: mise en perspective des espaces, dynamisation des volumes, focalisation sur le détail… Images réelles et images (re)construites alternent. A chacun sa manière! A Albisola, il est en effet une savonnerie née dans les années quarante du siècle passé. Son sort est scellé ; non loin d’elle, à Quiliano, des équipements productifs s’élèvent pour la remplacer! Comme rajeunis sous les flashs de nos photographes, les murs et les salles de la vénérable fabrique semblent vouloir retrouver leur jeunesse d’antan. Les rides s’estompent, les fissures se bouchent, même si elles restent perceptibles: apprécions un temps piégé entre activité et abandon. Sans dissimulation, ni fard, loin de la célébration d’une architecture austère, les photographies sélectionnées renvoient l’émotion perceptible pour un lieu de vie que l’on sait en sursis, d’un passé présent qui va disparaître. Bientôt… en 2009, une usine nouvelle remplacera définitivement ces installations d’une autre époque. L’émotion est doublement au rendez-vous. Mario Stellatelli s’en est allé, happé par la maladie. Sa technique sublimait l’objet, le végétal. Nombreux sont ceux qui regrettent de n’avoir pu côtoyer pareil être sensible, leur contemporain pourtant. Ainsi va la vie; prenons-en notre parti: sachons voir, nous émouvoir, nous souvenir! Différents, tant de formation que d’expression, nos cinq photographes avaient eu la liberté de s’imprégner de parfums surannés, de spectacles bientôt révolus, pour réaliser une authentique recherche créative contemporaine. On découvre leur oeil exercé face à une matière magique: le Savon. Des blocs, des cubes, des copeaux, des lambeaux, chutes et… rechutes d’une histoire séculaire. In situ, l’utile, le fini (!) et le déchet, l’inutile (?). Le résultat artistique est probant, visible dans une originale rencontre euro-méditerranéenne, comme nous les aimons, autour du Savon L’Amande né l’an 1884 en Provence et produit depuis 1956 en Ligurie.