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Le Savon est lié à l'histoire industrielle de Savona,
comme à celle de Marsiglia: substance détergente utilisée
depuis des siècles pour l'hygiène des corps et la
propreté des linges… De là à en faire
un support à la création artistique! Ce pari, un artiste
prématurément disparu l'avait tenté, il y a
quelques années; son nom: Sebastiano Fini.
En 1998, le plasticien italien, qu'une santé défaillante
entraîne à Marsiglia pour des examens hospitaliers,
s'installe dans une ville des plus attachantes. Lui, le Lombard,
qui partageait alors sa vie de créateur entre Pietrasanta
et New York, doit se stabiliser: ses veines, sa chair n'en peuvent
plus; il lui faut se tempérer, se calmer s'il veut vivre,
mais il ne peut s'arrêter de créer.
L'homme
ne laisse pas indifférent ceux qu'il croise entre le Vieux-Port
de Marsiglia, la rue de la République et les Docks: grand
chapeau de feutre, manteau drapant un corps malade, figure pâle
où brille un regard aigu… Une mélancolie à
la dérive!
En perpétuelle attitude de recherche, jamais rassuré
par sa production, Fini qui travailla tour à tour le Marbre,
l'Argile, le Bronze, l'Aluminium, la Fonte, lui qui s'exprima avec
la Peinture à l'huile ou à l'aquarelle et encore avec
la Photographie, la Musique ou le Théâtre, il découvre
en Provence le Savon.
Une pâte familière, si modeste qu'aucun artiste avant
lui n'avait véritablement osé la modeler, la transcender…
Une matière identitaire qui allait permettre au nouvel arrivant
de jeter un pont entre son passé et son présent de
déraciné.
Il lui faut alors comprendre le «Savon de Marseille»,
ses origines, sa réalité, rencontrer les hommes qui
défendent ce produit de haute tradition. Ainsi fait, Sebastiano
Fini peut alors l'affronter, livré sous forme de blocs pesants
qu'il tranche, creuse avant de le lisser et de le polir.
Hanté par le souvenir, très vite il s'en vient à
façonner l'image d'un être aimé, perdu, emporté:
Marina, son amour des Iles Eoliennes, tout à la fois nymphe,
sirène et muse. Dans son atelier, des visages s'accumulent,
criant - silencieusement - la désespérance, regrettant
la séparation entre morts et vivants, en appelant au repos
éternel.
Lors de leurs rares expositions en galeries, Fini met en situation
sa déesse, ses bustes et figures de savon posés sur
un lit de sable au sommet de gros bidons, barils métalliques
qu'il considère comme les colonnes de notre monde contemporain.
Le Savon est une pâte que l'on peut qualifier de vivante,
qui évolue au fil du temps. Sa couleur fournie par les huiles
constitutives de la matière première change avec les
années: le vert des olives devient brun; le blanc des coprahs
et des palmistes tourne à l'ivoire ou au beige.
L'eau contenue dans la composition continue de s'évaporer
avec les changements de la température ambiante. Sous l'effet
du dessèchement, la masse sculptée se rétracte,
rétrécit: des rides accompagnent les tassements; l'odeur
sans pareille des débuts s'exhale quotidiennement jusqu'à
s'évanouir.
A son tour, usé, fatigué de vivre, Sebastiano Fini
a fondu dans l'anonymat d'une grande métropole euro-méditerranéenne.
Il savait son sort scellé; le destin n'avait guère
été tendre avec lui durant les derniers mois, accélérant
l'inéluctable processus. En février 2002, il s'est
éclipsé sans fracas, mais dans des souffrances physiques
et morales.
Matière en mutation, le Savon a correspondu aux interrogations
d'un Sebastiano Fini, bien dans la tradition de ces grands qui portèrent
leurs passions dans leur œuvre. Cependant il ne lui sera pas
donné de voir les transformations qui s'opèrent dans
ses créations marquées du sceau de l'originalité.
Depuis sa disparition, les visages sculptés de Marina apparaissent
comme apaisés, les bouches se sont closes, les lèvres
refermées… Les amants de Panaria se sont - enfin -
retrouvés.
Les réalisations multi-supports de Sebastiano Fini, on les
trouve aujourd'hui dans des collections dispersées entre
le Nouveau Monde (Metropolitan Museum, Museum of Modern Art, Museum
of Contemporary Art of New York, M.C.A. of Chicago) et l'Europe
(Kuntshalles de Cologne et Hambourg, Tate Gallery of London, Fondation
Maeght de Saint-Paul de Vence, Fondation Regards
de Provence et Musée Cantini à Marseille, Museo d'Arte
Contemporanea de Trento…), comme dans plusieurs collections
d'entreprises (Benetton, Stefanel, Sikkens, Alumix, Nordica, Aluminia,
Canon…).
Elles témoignent de l'exceptionnel talent d'un artiste pluridisciplinaire
resté insatisfait. Sans le savoir, avec celles en Savon,
Fini ouvrait une nouvelle voie. Grâce à l'entremise
éclairée de Vittorio Sguerso et de la firme L'Amande,
d'autres artistes contemporains suivent sa démarche originale.
L'expérience s'est déplacée de la Provence
à la Ligurie.
La qualité reste au rendez-vous avec des sculptures fortes,
vigoureuses ou imaginatives, réalisées en Savon par
Guido Giordano, Tullio Mazzotti, Claudio Manfredi et Roberto Giannotti,
offertes pour la première fois à l'appréciation
du public.
Ces créateurs n'ont pas connu Sebastiano Fini, grand voyageur
devant l'éternel, être hypersensible, si sévère
critique envers lui-même que par respect pour cette intransigeance,
l'indulgence ne lui était guère familière.
Il n'en aurait que plus apprécié l'exposition de groupe
réalisée à Savona en cette debut d'année
2006. Les plasticiens d'aujourd'hui ne pourront cependant confronter
avec lui leur expérience naissante de modeler le Savon; la
vie est ainsi faite… Heureux sont ceux qui ont pu converser
avec Sebastiano Fini.
Dott.
Patrick Boulanger
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